"Le bouquiniste" une nouvelle série

Pour cette nouvelle série consacrée aux portraits de bouquinistes, j'ai fais des "pays-visages".

« Les alpinistes rêvent de mourir en montagne. Moi je mourrai sous une avalanche de livres.» Avec cette simple remarque, François me donne l'idée de vouloir l'enfouir sous les ouvrages. La solution, assembler des photographies en équilibre.

 François Charmot dans sa boutique, rue Tatin à Louviers le 1er mars 2018

François Charmot dans sa boutique, rue Tatin à Louviers le 1er mars 2018

François Charmot est bouquiniste à Louviers. Là où je vis. Il s’est installé rue Tatin, dans une petite boutique dans l’angle de la rue. « Rien à voir avec la tarte Tatin. Tout le monde croit que c’est à cause de ça mais ça n’a aucun rapport. Tatin était un archer du temps de la Guerre de Cent Ans. » Depuis un certain temps, François a rejoint la Société d’Etudes Diverses de Louviers qui réunit les passionnés d’Histoire locale.

Je dis François parce que nous nous connaissons depuis longtemps. Nous avons travaillé ensemble lorsqu’il était journaliste à Paris-Normandie et que j’étais stagiaire dans ce journal local.

Cela faisait longtemps que je voulais faire son portrait. J’attendais, je repoussais. Je n’étais pas souvent là mais pour ce début d’année je l’avais inscrit dans mes objectifs.

Je suis passé un vendredi mais sur une feuille d’écolier scotchée à la porte vitrée était écrit : « Aujourd’hui vendredi la boutique sera exceptionnellement fermée. » Le samedi aussi finalement.

Ces deux visites infructueuses nourrissaient un peu plus mon envie de faire ce portrait. Un coup d’œil à travers la porte vitrée me dévoile les piles de livres qui s’entassent sur les étagères. Celles de la vitrine en obstruent presque complètement la vue et prolongent le mur de briques.

 La vitrine D'un pavé à l'autre à Louviers

La vitrine D'un pavé à l'autre à Louviers

Ce n’est pas une boutique, c’est un antre. Une caverne aussi, la grotte d’un ours réfugié là pour passer l’hiver. Sur le moment je visualisais la photographie que j’allais faire. François, le savoyard d’origine, au milieu de sa montagne de livres.

Le jour de notre rendez-vous il neigeait, les rues étaient humides et désertes. François m’attendait. Je me suis glissé dans l’entrée et j’ai laissé mon sac de matériel en obstruer le passage. Je n’avais pas d’autre place. « Bon, alors comment veux-tu procéder ? »

J’explique alors à François que je souhaite le photographier sur son fauteuil au milieu de ses livres.

La boutique est divisée en deux par une longue bibliothèque. On ne peut pas circuler autour de ces rayons et l’une des deux allées est un cul-de-sac étroit où seul François est apte à se mouvoir sans que s’écroulent les piles de livres de part et d’autre. Je lui explique que je souhaite mettre le fauteuil à cet endroit mais je me demande si cela sera possible. « Pas de problème ça devrait aller » me dit François. Alors qu’il commence à déplacer quelques piles pour y glisser le fauteuil, des livres tombent. « C’est le bazar mais j’ai une excuse parce que la boutique est petite ! ». Et il poursuit, en souriant « j’aime pas l’ordre c’est le début du fascisme ! »

Une jambe perdue

Une fois le fauteuil installé, François parvient à se glisser dedans mais il perd une jambe derrière une pile de livres. Curieux mais ça me plaît cette idée d’une jambe perdue au combat pour la défense des livres. Des scénari se mettent peu à peu en place. Avec les images naissent des histoires. Je peux à peine bouger, il y a tout juste la place pour moi et un flash sur pied. François trône au milieu de ses sujets ; il règne sur ce paysage livresque. Je me baisse un peu, le grand angle que j’utilise déforme et renforce la sensation que j’ai en face de moi un ogre qui dévore les livres. Puis une image me revient, celle des cosmonautes dans leur capsule. Ils ont l’air aussi prisonniers que François. Finalement cette boutique n’est peut-être pas une grotte. C’est un vaisseau ; un Tardis.

Comme moi, François aime l’Histoire et les histoires. Parmi les centaines de livre qui nous entourent, se mêlent des romans de Fred Vargas, un ouvrage sur la vénerie, des livres de voyage des années 1980, « tiens regarde un livre sur les jardins de Versailles » ; la chromie de l’ouvrage le ferait dater des années 1970, les pelargonium sont si rouges et les couleurs générales si criardes qu’une lecture prolongée entraîne un traitement au collyre. Dans le ryonnage au-dessus de lui, François attrape un livre à la reliure rouge. La couverture est organisée comme un imagier. Le livre est intitulé « Le robinson suisse ».

« C’est un livre de remise de prix » me dit François. Il me montre une feuille volante piquée par la moisissure et auréolée de marques brunes. « Cours complémentaires d’enseignement primaire supérieur ». C’est un Premier prix de récitation, de  calcul et de géographie attribué à André Lefèvre le 6 août 1899. Le document porte en en-tête les armoiries de la ville de Gallardon dans le département voisin d’Eure-et-Loir.

Nous admirons tous les deux successivement les gravures d’un livre du même type sur les oiseaux puis un autre imprimé à Evreux et dont la couverture a disparu.

Je me dis que la citation choisie par François pour orner sa vitrine est tout à fait à propos.

« Chaque livre, chaque volume que tu vois a une âme. L’âme de celui qui l’a écrit, l’âme de ceux qui l’ont lu, ont vécu et rêvé avec lui. Chaque fois qu’un livre change de main que quelqu’un promène son regard sur ses pages, son esprit grandit et devient plus fort. » Carlos Luis Zafon



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"Des pays-visages..."

L’année dernière, j’ai eu le bonheur de dîner avec Gilles Clément. C’était à l’occasion des trente ans des Jardins de Valloires et de l’exposition que je présentais pour l’occasion. Alors que je lui expliquais que je souhaitais me consacrer davantage au portrait après avoir beaucoup travaillé sur le paysage, Gilles me dit « Tu vas faire des pays-visages ! ».

Avec ce portrait de François Charmot c’est exactement ce que je souhaitais faire. Un portrait de l’homme et de son environnement. Je n’utilise que très rarement un très grand angle. Surtout pour du portrait. Et cependant cette fois j’y étais contraint. Mais le 24 mm que j’avais ne suffisait pas à me permettre de rendre exactement ce que je ressentais. Le débordement, 'l'avalanche" de livres. J’ai reproduit une technique que j’ai vue utilisée avec brio par Annie Leibovitz et d'autres en "collant" les images et en ne dissimulant pas l'artifice.