Voyages en ville, portraits et territoire

Depuis quelques années je participe au programme Voyages en Ville mené par la DRAC Haute-Normandie et l’association Mémoire et Projet. Accompagnés de trois intervenants, un écrivain, un architecte et un photographe, des écoliers élaborent un projet de découverte et de compréhension de leur territoire.
Cette année, c’est avec la classe de CM1 d’Isabelle Pichou à  l’Ecole Elémentaire Jules-Ferry d’Ezy-sur-Eure que j’avais rendez-vous.
Invités à travailler sur le passé de la facture instrumentale très présent sur le territoire d’Ezy-sur-Eure depuis le XVIIème siècle, les enfants se sont rendus au musée de la Couture-Boussey. Ce Musée des Instrumentsà vent conserve la mémoire du passé artisanal et artistique du bassin et présente une rare collection d’instruments à vent et de machines. De nos jours, de rares entreprises et des ouvriers spécialisés continuent à fabriquer hauts-bois et autres clarinettes.
Aidés par l’écrivaine Sophie Humann et à partir de leurs recherches au musée, les enfants ont créé les biographies imaginaires de neuf personnages. Chef d’harmonie dans les années cinquante, enfant de 12 ans travaillant dans une fabrique d’instruments au XIXème siècle, directeur d’usine en 1900 ou encore musicien emperruqué du XVIIIème siècle, tous ces personnages ont soudain pris vie sur le papier.
Il ne nous restait plus qu’à leur donner corps au travers de portraits imaginés ! Quel rôle faire jouer à la photographie dans cette exploration du territoire sous l’angle du portrait et à partir de personnages disparus ?
 
Avant de démarrer et après en avoir discuté avec l’enseignant, j’élabore toujours une trame qui me serre de fil conducteur lors de la première rencontre avec les élèves. Quelle place prend ce projet dans mon propre travail ? Quelle approche envisager par rapport à la photographie ? Comment transmettre l’idée que la photographie, au même titre que l’écriture, est porteuse d’un récit, d’un message ? Comment leur expliquer que je voudrais travailler sur leur imaginaire en utilisant un fond blanc symbole d’une page blanche qu’ils allaient remplir de leur regard ? Bref, des élucubrations intellectuelles qui virevoltent dans mon esprit.
Et puis vient la rencontre avec les élèves… La vraie vie quoi !!
A mon arrivée dans la classe, bruits de chaises et bonjour à l’unisson. Puis le silence et une trentaine de visages les yeux rivés vers moi. Et hop me voilà parti à la conquête de leurs esprits pour leur faire deviner le mot que je voudrais leur faire dire. « La photographie c’est une… » Ecriture n’est jamais sorti mais nous sommes parvenus par d’autres biais à nous comprendre et à élaborer notre projet.
En faire des comédiens qui nous raconteraient du bout du regard et avec un minimum d’accessoires le personnage qui leur avait échu.
 
Et nous voici à la séance suivante dans une salle reconvertie en studio, devant un fond blanc désigné comme l’imaginarium, équipés d’éclairages et de quelques accessoires, prêts « à monter dans la machine à remonter le temps ». Par groupe de trois, les enfants ont désigné l’un d’entre eux pour incarner le personnage de leur ensemble. Pas toujours facile de trancher quand la compagnie n’arrive pas à se mettre d’accord et dans ce cas pas question de statuer autoritairement. Seul moyen d’arriver à un accord : la trilogie pierre/feuille/ciseaux !! Heureusement que je ne fais pas ça avec mes enfants…
Et en trois petites heures entrecoupées d’une récréation (que j’avais oubliées mais pas eux) nous sommes parvenus à donner vie à leurs personnages.
Mathiss a donné le ton de l’ensemble en nous offrant la première photographie, notre étalon pour le reste de la matinée, en plantant un enfant de neuf ans travaillant chez lui. La chaise d’écolier devient la vielle chaise de bois posée sur un sol de terre battue et Matisse-l’enfant-travailleur s’applique à limer un instrument. Dépenaillé et tombant de fatigue, il est assis de guingois sur sa chaise près de la cheminée dont l’âtre noirci dégage une forte odeur de fumée mais qui le réchauffe ! Dickens en somme.
Tour à tour, les personnages ont défilé sous nos yeux. A la fin de la matinée nos neufs protagonistes avaient pris vie.
Un jeu d’enfants !